L'inventaire des rumeurs, le poids de l'île, il était encore question de revenir
Nos deux pratiques, photographe et écrivaine, se retrouvent ici étroitement liées l’une à l’autre dans l’acte de création. Nous avons donné une présence et une matérialité aux mots pour les inclure comme sujets dans la création de l’image photographique et nous avons construit des espaces théâtralisés pour raconter des histoires de temps suspendu.
Nous avons travaillé autour de cette idée « des mots-objets et des objets-mots » dans la maison LeGros. Située à Pointe-St-Pierre, en Gaspésie, cette demeure fut achevée en 1890 pour accueillir la famille LeGros qui y résida jusqu’à la fin des années 50. Ensuite, un seul membre de cette famille y est revenu occasionnellement jusque dans les années 1980. Depuis, tout est resté en place, comme si le départ n’avait pu être envisagé : vaisselles, épices, vêtements, literie, albums photos, pharmacopée, jouets, tout y est. Ayant survécu au temps et aux éléments dans son état d’origine, l’aménagement de la maison, aujourd’hui décatis, conserve en ses murs les stigmates de cette famille.
La maison Legros nous a offert un nouvel angle de réflexion et d’appréhension du réel, car il ne s’agit pas ici d’une reconstitution, mais d’un espace resté intact, en suspension entre un passé immobile et un futur inexistant, figée dans un présent sans fin. C’est comme si la famille LeGros avait fondés son propre musée. Pourquoi tout conserver? Que s’est-il passé pour que l'absence demeure? Ce qui nous a intéressés n’était pas tant de répondre à ces questions – quoique cela a fait partie de la recherche et a teinté nos décisions – mais plutôt d’inventer de nouvelles images à partir de ce stadium en habitant les zones de vides et en saisissant une sorte de hors champ dont nous avons imprégné les photographies. Barthes parle du « punctum » comme d’un supplément qui s’ajoute à la photo tout en y étant déjà, et c’est là-dessus que nous nous sommes penchés : un détail, un hasard, une ponctuation qui intervient dans la mise en scène. C’est là que l’écriture et les objets se sont inscrits – comme si, en les photographiant, nous les avions révélés. Nous avons cherché ce dialogue entre mots et objets pour aborder la narrativité de l’image tout en restant dans un univers visuel et subjectif. Au sortir de cette expérience, nous avons fait naître des fictions autour des traces qui demeurent et des enchevêtrements narratifs autour de l’absence.
Un carnet de notes fait partie de ce projet. Il s’agit d’un texte d’une vingtaine de pages qui relate nos recherches et notre méthode de création dans la maison. Une sorte de journal de création où la vie quotidienne côtoie le travail in situ.
Élise et Judith